Je vous laisse donc lire le texte qu’il m’a gentiment envoyé et apprécier par la même occasion la qualité de son expression française…
«ARRAHBA» : J'y accompagnais feu mon père vers la fin des années 50 et tout au long des années 60. Nous y allions les après-midi du samedi avec notre sac en jute vide et revenions avec ce qu'il fallait de farine pour faire le pain pendant un mois. C'est un lieu paisible qui semble avoir sa propre horloge. Une horloge d'un autre temps qui fait régner sur ces lieux une sérénité pénétrante. Tout y est ancien. Tout semble dater du temps jadis.
«ARRAHBA » : En arabe dialectal, cela veut dire place ou lieu où se tient tout commerce d’un genre de matière. On peut passer devant Rrahba de Casablanca sans la remarquer, car elle n'attire pas le regard. Et même si un regard un tant soit peu curieux dépasse le portail pour s'introduire à l'intérieur, il ne trouverait rien de neuf ou de coloré pour l'accrocher ou l'inviter à la visite. Le tout est gris. Un gris formé par des décennies de couches de farine, de poussière et de fientes d'oiseaux.
«ARRAHBA » : Le lieu date des années 20. Les années sont dans chaque détail. Dans les rides des femmes qui t'abordent dès que tu franchis le seuil. Dans les couches de poussière et de farine empilées dans les recoins que n'atteint jamais la pluie. Dans les sacs de jute, désormais de plus en plus remplacés par ceux en plastique provenant de Chine, et qui forment les seules tâches de couleurs bleue et jaune dans cette grisaille environnante. Les années sont dans les nids construits entre les planches ou dans les recoins et que des générations d'oiseaux de toutes sortes se sont transmis comme lieu d'habitation au garde-manger varié et inépuisable, toujours rempli à raz bord de toutes les graines dont ils pouvaient rêver. Les années sont dans les murs lézardés témoins de tant de générations de marchands de grains et de tant de récoltes qui s'empilaient dans cette enceinte, lieu de d'abondance et de prodigalité. Nourrir les oiseaux et les hommes, telle a été la vocation d'Arrahba depuis sa création.
«ARRAHBA » : Rrahba est une suite de deux places rectangulaires. L’une à ciel ouvert et l’autre surmontée d'un toit en carreaux de zinc bordé de frises en fer forgé. Aujourd'hui, le toit est en lambeaux et les poutres en bois vermoulues. Tous ceux qui ont choisi de maintenir leur commerce sous ce toit contre vent et pluie, colmatent les brèches tant bien que mal avec de la toile en plastique, des planches en bois et du fil de fer. Les séparations entre les étals sont faites avec des sacs pleins à craquer de blé, d'orge ou de féculents. Les produits sont exposés dans de vieux bacs ronds en bois, vestiges d'une époque révolue… Entre les sacs de jute ou de plastique, des femmes d'un âge certain, sont assises sur des nattes, à même le sol, en train d'enlever les petits cailloux, les grains noirs ou tout autre déchet trop flagrant pour le laisser moudre.
«ARRAHBA » : Avant l'apparition des boulangeries qui ont réduit le volume du pain fait à la maison, l’activité devait y être importante. Mais, l'arrivée de la farine dans les épiceries de quartier a changé nos mœurs. Petit à petit, de plus en plus de sacs de grains se sont amoncelés devant les portes des magasins bordant la place. De moins en moins de clients sont venus. Faire du pain maison avec la farine achetée chez l’épicier ou acheter sa baguette chez l’épicier en rentrant du bureau est devenu un acte quotidien banal. Les baguettes parisiennes et autres viennoises ayant entre-temps fait leur apparition, Rrahba s'est trouvée inexorablement délaissée, abandonnée, désertée. Aujourd'hui, les boutiques entourant la place sont soit fermées, soit servent d'entrepôts. L'une d'elles est un café avec une collection impressionnante de théières. Commander un « Bririd » et le déguster avec les femmes qui préparent mon blé est un plaisir que je m'offre de temps en temps. Certains magasins sont occupés par des marchands de laine. Laine en vrac pour les matelas des salons marocains, et laine écrue ou colorée en bobines pour les métiers à tapis. Si quelques rares femmes continuent à tisser des couvertures ou des tapis en laine, ceux qui s'adonnent encore à la laine pour rembourrer leurs banquettes, sont une espèce en voie d'extinction.
«ARRAHBA » : Plusieurs minoteries s'occupaient de moudre le grain. La plus grande, à mi-distance était située dans l'enceinte même d'Arrahba. Lors de ma dernière visite en ces lieux en Octobre 2006, j'eus la tristesse de découvrir que le lieu avait brûlé à la suite d'un court-circuit. Il ne reste que la carcasse des machines à moudre, les murs noircis par le feu et les souvenirs d'un vieux monsieur qui y officiait. La deuxième minoterie, de dimension plus modeste, est située sur le boulevard prés du portail d'entrée.
Rrahba se meurt.
Lentement mais sûrement. Ce qu'on y vend se consomme en quantités industrielles à l'extérieur. Ces mêmes boulangeries qui nous préparent nos baguettes du jour viennent sans doute s'approvisionner ici, à moins qu'elles n'aient établi leur propre circuit d'approvisionnement. Les 'Bolibol' et autres 'Fimmons' ont fait reculer nos besoins en laine en inondant le marché d'ouate et de mousse chimique.
Ce lieu qui semble être resté en dehors des époques et où règne une paix et une sérénité qui lui sont particulières malgré le tumulte qui l'entoure. Ce lieu mérite de rester en vie. Au moment de la prière, surtout celle du coucher de soleil, les deux plus beaux minarets de Casablanca, qui surplombent la place, ajoutent une note mystique à la magie de ce lieu, en faisant vibrer ses murs par leurs hauts parleurs qui annoncent le temps de la prière. Les pigeons qui survolent cet espace, au coucher du soleil, émettent des cris qui me semblent tristes. Alors, je prie pour que ce lieu reste Rrahba comme il l'a toujours été. Même si l'état du toit ne me laisse pas beaucoup d'espoir.
Abdellatif Fawzi





Abdellatif connait bien le quartier des Habous qu’il va nous faire découvrir. Et pour cause, il a grandi non loin de là. Abdellatif aime Casa. Cela se sent, s’entend et se voit. Dès lors qu’il commence à raconter, son visage s’anime, ses yeux pétillent. Alors, sous nos pas résonnent une foule de souvenirs et d’anecdotes qu’il nous livre avec émotion et un brin de nostalgie.
Aujourd’hui, Abdou est toujours guide de montagne mais il a quitté les gorges du Dadés pour la vallée des Roses (à proximité d’El Kelaa de M’Gouna, toujours dans la région de Ouarzazate) où il tient avec l’aide de ses frères et sœurs une chouette petite auberge. Mais, cette année c’est à Bzou, dans la maison familiale que nous nous retrouverons l’espace d’un court weekend. Bzou est une petite ville rurale à 150 km de Marrakech en direction de Fès. C’est là que sont tissées les étoffes qui servent à confectionner les belles djellabas de fêtes. Située aux pieds de l’Atlas, cette région, « la DjellaBeauce » comme il me plait de l’appeler, est aussi une vaste plaine avec, à perte de vue des champs de blés et des troupeaux de moutons.
A peine arrivés, nous sommes fêtés par les femmes de la famille. Voilà près de 2 ans que nous ne nous sommes vus. Fadma, la maman d’Abdou et sa sœur Jamila me serrent longuement dans leurs bras, bientôt rejointes par une autre Jamila, la belle sœur d’Abdou et sa cousine Halima. Tiré de sa sieste par la soudaine agitation qui règne dans la cour de la maison, le papa vient à son tour nous saluer chaleureusement. Caché derrière les jupes de sa mère, Amin, le petit neveu d’Abdou nous regarde d’un œil à la fois curieux et inquiet avant de risquer un timide sourire.
Abdou n’est pas encore là. Retenu à Marrakech, il n’arrivera que tard dans la soirée.
De temps à autre Halima arrose le sol pour faire tomber la poussière et éviter ainsi de salir le travail. Régulièrement, elles piochent dans un grand sac de bonbons, pour se donner « du courage »….
Je prends maintes photos. Mes compagnes, elles, prennent des pauses. Nous rions beaucoup…
Les fils sont tendus entre deux longs bâtons de bambous qui sont ensuite fixés aux madriers. La tâche est difficile. Il faut s’y reprendre à plusieurs fois et appeler les bonnes volontés à la rescousse.
Doucement, la nuit est arrivée. Le métier est presque prêt à recevoir les fils de couleurs. Fièrement, Habiba peut rentrer chez elle, son travail sur l’épaule. Demain, c’est nous qui irons chez elle pour les derniers réglages et préparatifs.
En ce jour de défilé du premier mai. Ils étaient nombreux à être descendus dans les rues de Rabat. 


Ils étaient là pour rendre hommage aux ouvriers et aux ouvrières victimes de l'incendie qui s'est déclaré dans une usine de matelas à casablanca quelques jours plus tôt.

exprimer leurs revendications
et leurs désillusions aussi. 

Le temps de mesurer qu'ici comme ailleurs, "de n'importe quelle couleur, de n'importe quel pays, la colère est un cri qui vient de l'intérieur..." 