samedi 14 juin 2008

Arrahba

Il est un endroit que nous avons visité avec Abdellatif et dont je ne vous ai pas parlé : un endroit d’un autre âge. Il y a une bonne raison à cela, c’est que je voulais que ce soit Abdellatif lui-même qui vous parle de son endroit préféré dans ce quartier et peut être bien à Casablanca.

Je vous laisse donc lire le texte qu’il m’a gentiment envoyé et apprécier par la même occasion la qualité de son expression française…


«ARRAHBA» : J'y accompagnais feu mon père vers la fin des années 50 et tout au long des années 60. Nous y allions les après-midi du samedi avec notre sac en jute vide et revenions avec ce qu'il fallait de farine pour faire le pain pendant un mois. C'est un lieu paisible qui semble avoir sa propre horloge. Une horloge d'un autre temps qui fait régner sur ces lieux une sérénité pénétrante. Tout y est ancien. Tout semble dater du temps jadis.

«ARRAHBA » : En arabe dialectal, cela veut dire place ou lieu où se tient tout commerce d’un genre de matière. On peut passer devant Rrahba de Casablanca sans la remarquer, car elle n'attire pas le regard. Et même si un regard un tant soit peu curieux dépasse le portail pour s'introduire à l'intérieur, il ne trouverait rien de neuf ou de coloré pour l'accrocher ou l'inviter à la visite. Le tout est gris. Un gris formé par des décennies de couches de farine, de poussière et de fientes d'oiseaux.

«ARRAHBA » : Le lieu date des années 20. Les années sont dans chaque détail. Dans les rides des femmes qui t'abordent dès que tu franchis le seuil. Dans les couches de poussière et de farine empilées dans les recoins que n'atteint jamais la pluie. Dans les sacs de jute, désormais de plus en plus remplacés par ceux en plastique provenant de Chine, et qui forment les seules tâches de couleurs bleue et jaune dans cette grisaille environnante. Les années sont dans les nids construits entre les planches ou dans les recoins et que des générations d'oiseaux de toutes sortes se sont transmis comme lieu d'habitation au garde-manger varié et inépuisable, toujours rempli à raz bord de toutes les graines dont ils pouvaient rêver. Les années sont dans les murs lézardés témoins de tant de générations de marchands de grains et de tant de récoltes qui s'empilaient dans cette enceinte, lieu de d'abondance et de prodigalité. Nourrir les oiseaux et les hommes, telle a été la vocation d'Arrahba depuis sa création.

«ARRAHBA » : Rrahba est une suite de deux places rectangulaires. L’une à ciel ouvert et l’autre surmontée d'un toit en carreaux de zinc bordé de frises en fer forgé. Aujourd'hui, le toit est en lambeaux et les poutres en bois vermoulues. Tous ceux qui ont choisi de maintenir leur commerce sous ce toit contre vent et pluie, colmatent les brèches tant bien que mal avec de la toile en plastique, des planches en bois et du fil de fer. Les séparations entre les étals sont faites avec des sacs pleins à craquer de blé, d'orge ou de féculents. Les produits sont exposés dans de vieux bacs ronds en bois, vestiges d'une époque révolue… Entre les sacs de jute ou de plastique, des femmes d'un âge certain, sont assises sur des nattes, à même le sol, en train d'enlever les petits cailloux, les grains noirs ou tout autre déchet trop flagrant pour le laisser moudre.

«ARRAHBA » : Avant l'apparition des boulangeries qui ont réduit le volume du pain fait à la maison, l’activité devait y être importante. Mais, l'arrivée de la farine dans les épiceries de quartier a changé nos mœurs. Petit à petit, de plus en plus de sacs de grains se sont amoncelés devant les portes des magasins bordant la place. De moins en moins de clients sont venus. Faire du pain maison avec la farine achetée chez l’épicier ou acheter sa baguette chez l’épicier en rentrant du bureau est devenu un acte quotidien banal. Les baguettes parisiennes et autres viennoises ayant entre-temps fait leur apparition, Rrahba s'est trouvée inexorablement délaissée, abandonnée, désertée. Aujourd'hui, les boutiques entourant la place sont soit fermées, soit servent d'entrepôts. L'une d'elles est un café avec une collection impressionnante de théières. Commander un « Bririd » et le déguster avec les femmes qui préparent mon blé est un plaisir que je m'offre de temps en temps. Certains magasins sont occupés par des marchands de laine. Laine en vrac pour les matelas des salons marocains, et laine écrue ou colorée en bobines pour les métiers à tapis. Si quelques rares femmes continuent à tisser des couvertures ou des tapis en laine, ceux qui s'adonnent encore à la laine pour rembourrer leurs banquettes, sont une espèce en voie d'extinction.

«ARRAHBA » : Plusieurs minoteries s'occupaient de moudre le grain. La plus grande, à mi-distance était située dans l'enceinte même d'Arrahba. Lors de ma dernière visite en ces lieux en Octobre 2006, j'eus la tristesse de découvrir que le lieu avait brûlé à la suite d'un court-circuit. Il ne reste que la carcasse des machines à moudre, les murs noircis par le feu et les souvenirs d'un vieux monsieur qui y officiait. La deuxième minoterie, de dimension plus modeste, est située sur le boulevard prés du portail d'entrée.

Rrahba se meurt.

Lentement mais sûrement. Ce qu'on y vend se consomme en quantités industrielles à l'extérieur. Ces mêmes boulangeries qui nous préparent nos baguettes du jour viennent sans doute s'approvisionner ici, à moins qu'elles n'aient établi leur propre circuit d'approvisionnement. Les 'Bolibol' et autres 'Fimmons' ont fait reculer nos besoins en laine en inondant le marché d'ouate et de mousse chimique.


Rrahba se meurt.

Ce lieu qui semble être resté en dehors des époques et où règne une paix et une sérénité qui lui sont particulières malgré le tumulte qui l'entoure. Ce lieu mérite de rester en vie. Au moment de la prière, surtout celle du coucher de soleil, les deux plus beaux minarets de Casablanca, qui surplombent la place, ajoutent une note mystique à la magie de ce lieu, en faisant vibrer ses murs par leurs hauts parleurs qui annoncent le temps de la prière. Les pigeons qui survolent cet espace, au coucher du soleil, émettent des cris qui me semblent tristes. Alors, je prie pour que ce lieu reste Rrahba comme il l'a toujours été. Même si l'état du toit ne me laisse pas beaucoup d'espoir.

Abdellatif Fawzi

dimanche 1 juin 2008

Le quartier des Habous

Fin mai. L’heure du « départ-retour » approche à grands pas. Avant de quitter Mohammedia, je voudrais vous faire partager la belle journée que nous avons passée à Casablanca en compagnie de Patricia, Aïcha et Abdellatif. Bien sur, il ne me viendrait pas à l’idée de vous inviter à nous suivre dans notre promenade sans vous présenter rapidement nos compagnons.
Patricia et Abdellatif sont azekkis : c'est-à-dire membre d’Azekka. C’est par cet intermédiaire que nous avons fait connaissance.
Patricia est au moins aussi passionnée que Laurent et moi par le Maroc et voilà bientôt deux ans, elle a fait le grand saut. Quittant la région parisienne, elle est venue s’installer à Ouarzazate où elle se démène pour faire fructifier sa petite agence de location de voiture. (Une bonne adresse pour tous ceux qui souhaitent circuler au Maroc).

Je ne connais pas encore très bien Patricia mais je me plais beaucoup en sa compagnie. Sa franchise, sa façon de s’exprimer parfois un peu expéditive m’étonnent toujours et me font souvent rire. Derrière ce langage direct, se cache une fille d’une grande générosité, avec un cœur gros comme ça. Mais, je m’arrête là, car je l’entends déjà maugréer derrière mon dos. Elle va finir par me tirer vertement les oreilles si je continue sur ma lancée…. Quand à Aïcha, elle vit chez Patricia. Pour subvenir aux besoins de ses parents, frères et sœurs, elle fait des ménage ici et là, chez des particuliers à Ouarzazate.

Originaire de Skoura, la famille d’Abdellatif s’est installée à Casa il y a bien longtemps. Ce qui fait maintenant de lui un véritable casaoui. Professeur d’anglais puis inspecteur de l’éducation nationale, Abdellatif profite de sa retraite pour s’adonner à ses passe-temps favoris : la photographie et l’écriture. La première fois que j’ai vu Abdellatif, c’était en avril dernier. Ce jour là, nous sommes allés distribuer plusieurs centaines de livres de bibliothèques dans des collèges et des écoles situées dans des quartiers défavorisés de Casa. Au cours de cette journée bien remplie, nous avons vite sympathisé, nous découvrant des goûts et des points communs. Le matin j’avais rencontré un azekki , le soir je quittais un ami.

Abdellatif connait bien le quartier des Habous qu’il va nous faire découvrir. Et pour cause, il a grandi non loin de là. Abdellatif aime Casa. Cela se sent, s’entend et se voit. Dès lors qu’il commence à raconter, son visage s’anime, ses yeux pétillent. Alors, sous nos pas résonnent une foule de souvenirs et d’anecdotes qu’il nous livre avec émotion et un brin de nostalgie.

Abdellatif nous explique que le quartier des Habous signifie « le quartiers des hommes saints »mais qu’il est aussi connu sous le nom de « nouvelle médina ». Dans les années 1930, les paysans venus des campagnes pour trouver du travail s’entassaient dans les faubourgs de la ville. Il devenait urgent de trouver une solution pour régler cette crise du logement. C’est ainsi que des urbanistes français ont donné vie à ce quartier qui répondait aux exigences du confort moderne de l’époque tout en respectant l’architecture traditionnelle. Le succès fut immédiat et avec ses petites places, ses ruelles à arcades, le quartier séduisit rapidement la population qui s’y établit pour être principalement occupé de nos jours par la bourgeoisie casablancaise.

Nous laissons la voiture aux abords de la Mahkama du Pacha (ancien tribunal musulman). Ne pouvant pénétrer dans l’imposante demeure, nous nous contentons d’admirer sa façade sculptée et sa porte monumentale. Peu après nous ralentissons le pas devant un grand bâtiment gris. C’est là, dans ce lycée que notre ami a occupé son premier poste d’enseignant. Nous laissant guider par Abdellatif nous goutons le calme des ruelles proprettes de la médina.

D’un mot, d’un geste, Abdellatif attire notre attention sur une multitude de détails architecturaux : les tuiles vernissées qui scintillent sous le soleil ; les savants agencements des poutres en bois de cèdres ; les portes anciennes aux lourdes serrures parfois rouillées

les moucharabiés derrière lesquelles se cachaient les femmes afin d’observer l’animation de la rue.

Sur la petite place Moulay Youssef, nous admirons le minaret de la mosquée puis nous flânons, un moment dans les échoppes et les kissarias regorgeant d’artisanat : étoffes, costumes traditionnel, cuivre, maroquinerie….

Ici pas de harcèlement, tout est net, bien agencé, organisé et policé. Il faut dire que nous sommes à deux pas du palais royal. Derrière le palais royal, justement, se tient le charmant petit souk zitoun où nous faisons provision d’olives en tout genre.

Plus loin encore, nous franchissons une porte massive pour découvrir un lieu insoupçonné et plein d’histoire. Nous sommes dans un ancien fondouk , sorte d’auberge-entrepôt qui accueillait autrefois les caravaniers, leurs montures et leurs trésors. Avec le temps, le fondouk a changé de vocation et est devenu une menuiserie réputée. L’endroit est cher au cœur d’Abdellatif. IL nous raconte qu’enfant, il y venait parfois avec son père. Le menuisier venait là pour travailler son bois sur d’imposantes machines qui aujourd’hui encore sont en activité.

Intrigués par notre présence, quelques vieux messieurs s’approchent. La conversation s’engage. Certains ont bien connu le père d’Abdellatif. Ensemble, ils se souviennent des heures de gloire de la menuiserie, des compagnons disparus, des accidents qui vous coutaient un doigt ou deux et parfois bien pire. On nous raconte aussi qu’en ces lieux, pendant la seconde guerre mondiale, des résistants se réunissaient en secret, contribuant ainsi à la libération de la France.


Laissant les ouvriers à leur labeur, nous nous dirigeons vers derb sultan (le quartier du sultan). Là, tranchant avec le calme « aseptisé » des Habous, nous retrouvons l’animation désordonnée et bruyante si caractéristique des cités marocaines. Sitôt passée la voie ferrée qui sépare le quartier résidentiel du quartier populaire, nous sommes attirés par une alléchante odeur de grillades. Nous nous attablons parmi la foule animée et dans la fumée des barbecue, nous dégustons quelques délicieuses brochettes de kefta bien épicées et grillées à point.

Une fois rassasiés, nous reprenons notre visite pour une incroyable partie de shopping. Ici, du lever au coucher du soleil se tient un immense marché multicolore. La plus grande foire à tout que je n’ai jamais vue.

Que ce soit dans les petits magasins qui bordent les rues ou à même le sol , au beau milieu de la chaussée, pas un seul petit mètre carré qui ne soit couvert d’impressionnants tas de marchandises : vrais-faux polos arborant le célèbre crocodile vert, foulards, sacs et valises affichant la griffe de célèbres couturiers parisiens et autres accessoires contrefaits . Notre mission, dégotter pour le moindre prix quelques vêtements pour les neveux et nièces d’Aïcha relève du parcours du combattant tant il y a de monde et de marchandises.

Une fois nos achats accomplis, comme nous avons encore un peu d’énergie, nous descendons la fameuse rue Belghazi pour pénétrer dans un univers on ne peut plus étrange : le souk el Jemaa. Dans ce marché aux épices, sous de vieux parasols délavés, parmi les plantes aromatiques trônent des bocaux de caméléon séchés, des poudres d’insectes, des peaux de serpents ou de lézards, des têtes d’animaux féroces.

Milles et une préparations et amulettes aux vertus magiques et maléfiques qui l’espace d’un instant nous laissent entrevoir le monde envoutant de la sorcellerie.

Timidement, Aicha me glisse à l’oreille qu’elle n’est jamais allée à la grande mosquée Hassan II. Je sais ce que représente une telle visite pour ma jeune amie et pour lui faire plaisir, nous décidons d’y passer avant de rentrer à la maison. La deuxième plus grande mosquée du monde est un bijou d’architecture qui vaut vraiment le détour.

Elle s’élève au dessous de l’océan, sur un rocher rappelant ainsi que selon un verset du Coran, le trône de Dieu repose sur les flots. Aicha est impressionnée par la taille et la beauté de l’édifice. Elle n’ose pas y entrer, hésite, puis se décide enfin. Quand elle ressort un moment après, son regard brille d’émotion, de joie et de reconnaissance.


La journée s’achève. Nous quittons notre ami Abdellatif après mille promesses de se revoir bien vite. Et, bravant la circulation anarchique et cacophonique qui règne en permanence à Casa, nous reprenons le chemin de Mohammedia.